Aller au contenu
Terre à Terroir

Avant le tabac

« En jetant les yeux sur l’ensemble de notre globe, on s’aperçoit qu’en ce monde ce que l’on fume peut-être le moins c’est le tabac ».

Toujours selon Cuenot, si l’on omet les plantes toxiques ou au pouvoir stupéfiant, de nombreuses autres sont ainsi employées partout sur Terre : « plusieurs espèces d’Hibiscus, le Cotonnier, le Théier, le Cacaoyer, le Maté, le Caféier, les bractées de Maïs, les feuilles d’Avocatier aromatique et jusqu’à des ailes de papillons ».

Un monopole prohibitif

Cependant, à la suite de la découverte de l’Amérique, l’importation et la consommation des tabacs balayent les habitudes et traditions européennes. En France, les manufactures fabriquent à la fois les cigares et le tabac utilisé dans les pipes. Pour ce faire, on emploie des feuilles importées des colonies ou cultivées sur notre sol.
Dès 1621, l’état français réglemente la culture, la fabrication et la vente en instaurant le monopole des tabacs. Ce monopole, bien que remis en question lors de la révolution française, sera rétabli sous Napoléon car source, à travers les taxes, d’une manne financière importante pour le Trésor Public (un bénéfice de 9,65 milliards de Francs entre 1811 et 1887 !). C’est durant cette période, que naît et se démocratise la consommation de cigarettes, vers 1830.

À l’époque, le monopole a pour mérite de lutter contre la falsification des tabacs mettant souvent en grand danger leurs utilisateurs. En revanche, par la même occasion, il empêche toutes les tentatives de production de cigarettes aux plantes, sans distinction pour leur qualité ou leur sanité.
Le Dr Cuenot prend en exemple le sort réservé aux cigarettes produites à partir des feuilles et/ou de « l’enveloppe de la graine de Cacao » (par des commerçants de Grenoble et de Besançon) qui seront définitivement interdites par décision administrative en 1919 malgré leurs qualités gustatives.

À partir de 1926, le monopole d’État devient le Service d’Exploitation Industrielle des Tabacs, bientôt appelé SEITA, à l’origine des marques Gauloises et Gitanes.
C’est dans ce contexte que Cuenot écrit en 1967 : « Pour le moment, la menace d’un procès, d’une amende, d’une interdiction et d’une saisie pèse toujours lourdement sur celui qui découvrira la substance à fumer idéale, non toxique et agréable, surtout si il a l’imprudence de faire connaître sa découverte et pour rentrer dans ses fonds, d’en faire commerce. […] cette jurisprudence d’un autre âge désormais inadmissible risque de freiner considérablement les recherches et la mise au point d’un substitut de tabac pourtant d’une urgente nécessité ».

À peine une dizaine d’année plus tard, la suppression des barrières douanières au sein du marché commun entraîne la fin du monopole de fabrication de tabac. Les marques américaines modifient la consommation des français notamment chez les jeunes et les femmes qui affichent une préférence marquée pour le tabac blond et les cigarettes avec filtres.
S’en suit une longue période de déclin, de restructuration et de fermetures des manufactures françaises jusqu’en 1994, où moins d’une cigarette sur deux vendues en France est produite par la SEITA.
La privatisation en 1995 met un terme définitif au monopole, mais évidemment pas aux suppressions d’emplois. Dès 2005, l’intégralité de la production des cigarettes brunes Gitanes et Gauloises est transférée en Pologne.

Une question de santé publique, mais pas seulement

En parallèle, la prise de conscience des problèmes de santé publique liés à la consommation de tabac prend de l’ampleur. Des mesures politiques entrent en vigueur afin de tenter d’endiguer le fléau. Les lois Veil, puis Evin, interdisent le tabac dans les lieux publics, d’en faire la publicité…
L’État, espérant parvenir à un prix dissuadant, augmente régulièrement les taxes sur la vente de tabac, qui, TVA comprise, représentent 80% du prix de vente en 2018 !

Depuis 2009, la cigarette électronique a fait son apparition sur le marché. La combustion de plantes est remplacée par la production d’un aérosol sous forme de vapeur aromatisée. La toxicité de son utilisation est régulièrement comparée, de manière très positive, à celle du tabac. Elle est souvent présentée comme un substitut pour le sevrage tabagique et il faut admettre qu’elle a aidé de nombreuses personnes à arrêter de fumer.
En revanche, l’Organisation Mondiale de la Santé considère toujours que : « la cigarette électronique n’a pas fait ses preuves pour le sevrage tabagique et peut saper les efforts de lutte anti-tabac en constituant pour les jeunes une passerelle vers la dépendance à la nicotine ». Selon l’OMS, l’industrie du tabac profite ici du statut encore flou de ces produits, ce qui lui permet (pour le moment) d’éviter les taxes et interdictions qui concernent le tabac.
Quoi que l’on pense de ces affirmations, il y a en revanche un sujet jamais abordé lorsque l’on parle de la cigarette électronique : le coût écologique que représente sa fabrication exclusivement en Chine (notamment ses batteries au lithium) et son acheminement.

En conclusion, comme sur la plupart des sujets liés à notre consommation, deux mondes s’opposent aujourd’hui lorsque l’on parle d’alternative au tabac : la modernité d’un produit mondialisé, dépendant de l’électricité, totalement séparé de tout aspect naturel et soutenu par les industriels ; et la tradition d’un produit naturel produit localement en petite quantité.

Références :